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19/11/15

Renoncer à l’économie d’échelle

Categorie(s) : Pensée brute
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L’ordinateur connecté est un des points culminants de notre culture. Son appui sur la logique, réduite in fine à un ensemble de décisions binaires, l’obsession de la rapidité, la croyance en la puissance de la communication et du progrès sont réifiés dans des objets compacts aux lignes abstraites, aux surfaces lisses et luminescentes.

Il est une obsession cependant qui m’occupe plus que les autres en ce moment. C’est celle de l’économie d’échelle par automatisation. Toute tâche répétitive est vécue par la plupart d’entre nous comme une forme d’imposition insupportable. C’est, dit-on, l’un des traits de la culture des pays développés. L’histoire des techniques depuis les débuts de l’industrialisation montre un déploiement d’énergie sans précédent dans le but d’éradiquer les procédures répétitives. Il est paradoxal que cette quête produit comme jamais précédemment des gestes répétitifs.

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La moissoneuse-batteuse de Cyrus McCormick, 1843.

Certes, faucher un champ est une opération épuisante. Elle occupait un nombre gigantesque de saisonniers. La tâche était divisée en de nombreuses sous-tâches, réparties sur différentes équipes. Mon père, né en 1941, a encore produit quelques unes de ces tâches répétitives, enfant, avant que les moissonneuses ne se chargent définitivement de tout : couper, battre, poser la paille aligne sur le sol, remplir les bennes avec le grain.

Nous le savons, chaque fois qu’une économie d’échelle par automatisation est faite, nous épargnons du temps et/ou de l’énergie humaine. Nous pouvons dès lors soit redistribuer les gains de production (temps, pénibilité, plus-value) parmi les acteurs, soit augmenter la production. Historiquement, c’est ce deuxième choix qui a été privilégié.

Le problème est donc doublé. D’une part, la chasse à l’économie par automatisation n’a jamais été arrêtée : les moissonneuses-batteuses sont aujourd’hui pilotées par GPS au centimètre près, et peuvent déjà quasiment se passer de pilote. Nul doute que ce sera le cas dans un avenir proche.
D’autre part, la consommation a freiné l’augmentation de la production, avec pour conséquence que la quantité de travail nécessaire à la production de nos biens n’est pas augmentée par la demande, et que donc la demande de main-d’oeuvre chute de manière constante. Ajoutons à cela un problème négligé : le travail assisté par des les machines et ordinateurs est… répétitif, ennuyeux et de plus dangereux pour la santé.

Les machines industrielles ont été produites pour extraire des hommes leur connaissance, et la mettre en action dans la machine. L’ordinateur étant une machine industrielle par excellence, elle produit le même effet. Il est donc compréhensible que la plupart des personnes qui travaillent sur ordinateur se sentent dépossédé par les ordinateurs, et tout aussi remplaçables qu’elles.

Malgré tout, l’économie d’échelle par automatisation reste un modèle dominant de gestion, et son discours a gagné depuis longtemps le politique. La poste belge a été le théâtre d’une lutte sociale autour du logiciel Géo-route, destiné à optimiser les tournées des facteurs. L’argument avancé pour imposer le chemin par lequel passe les facteurs lors de leur tournée est évidemment l’accroissement de la productivité en vue de l’ouverture des services postaux à la concurrence. L’argument légitime des facteurs a été qu’une tournée n’est pas qu’un acte technique mais aussi une activité sociale, avec de nombreux aspects informels. Riant du cliché du facteur causant à la vielle dame, les politiques ont avancé le non moins cliché argument de la réticence au changement, associé au désormais célèbre TINA (There Is No Alternative). Il y a de fortes chances que ce débat biaisé sera détruit en même temps que les emplois de la poste lorsque Uber ou une autre start-up innovante proposera un système de livraison de colis via une application géolocalisée.

Le secteur marchand produit plus, plus vite et avec moins d’énergie que jamais dans l’histoire. Il devrait donc logiquement réduire son emprunte dans les activités humaines, mais il n’en est rien. Le secteur non-marchand, qui s’occupe d’une bonne partie de ce fameux « être ensemble » tant vanté comme qualité des sociétés occidentales, devrait mécaniquement augmenter le volume de son activité, mais là aussi il n’en est rien. Il est en fait soumis à la même logique d’économie d’échelle par automatisation.

Perdre la qualité sans retour

En tant que professeur de technologie, je parle souvent des destructions massives d’emploi et la destruction massive de la qualité des emplois qu’a produit l’informatique. On peut se réjouir de la réduction du temps et de la pénibilité du travail, ou même pourquoi pas, de l’accélération permise par l’automatisation. Le secteur de l’imprimerie par exemple, et avec lui celui du journalisme, a vécu des révolutions successives permises par les technologies digitales depuis le début des années 80′. A chaque étape, des métiers ont disparu, des personnes ont perdu leur emploi, des savoirs-faire d’une grande finesse ont été rendus obsolètes. L’informatique, parce qu’elle peut traiter des informations, piloter des machines, communiquer une information à distance, est actuellement le point culminant de la rationalisation

On ne peut se réjouir de la chute de la qualité du travail, et de la dégradation de la place du travail dans les activités humaines. Le travail a perdu une grande partie de son utilité sociale par le sens toujours plus réduit qu’il produit, et il n’a pourtant jamais été aussi central dans la vie des humains.

Il serait de réfléchir la place de l’économie d’échelle par automatisation dans nos vies. Si le temps gagné à faire la file devant un guichet de banque nous permet juste de regarder un épisode de Game of Thrones de plus, on peut dans le fond estimer avoir gagné quelque chose. Mais si le temps gagné par le scan de nos articles au supermarché n’est pas gagné pour parler aux autres personnes devant et autour de nous, il est probable que nous n’avons rien gagné. Si la gestion optimisée de notre dossier médical ne nous permet pas une minute de discussion supplémentaire avec une infirmière ou un médecin, parce que ceux-ci doivent à cause de ça augmenter le nombre de patients « pris en charge », alors nous avons perdu quelque chose.

L’économie d’échelle et la soumission aux algorithmes d’optimisation devraient bénéficier à tous, dans le gain d’un temps socialement utile, et il n’y a guère qu’un changement de société profond et global qui peut nous y amener. La fascination pour les ordinateurs ne le peux malheureusement pas.

Image d’illustration : Red Wing Shoes Factory Tour, Nina Hale

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