original1

23/09/13

Orienté objet

Categorie(s) : Pensée brute
+ Réagir (Leave a comment) +

« Contrairement à ce que voudrait faire croire l’industrie culturelle, le client n’est pas roi – ni son sujet, mais son objet. » Théodore W. Adorno, L’industrie culturelle.

La programmation orientée objet est un de ces mots geeks qu’on regrette parfois de lâcher lors de soirée avinées. La tablée se coupe en petit morceaux, entre ceux qui plongent à pieds joints sur l’occasion de causer technique, ceux qui ne comprennent pas et sont impressionnés par la seule association de mots, et ceux qui sortent déjà le lexique de blagues sur les adolescents attardés à boutons devenus des collectionneurs de figurines Star Wars.

Vous savez de quoi je parle

Et pourtant la programmation orientée objet fait maintenant partie de nos vies. Elle existe depuis longtemps, les années 60′, nous dit Wikipedia. Une évolution de la programmation vers une approche plus « naturelle », qui consiste à créer une sorte de matrice à partir d’un type d' »objet », mettons une pomme, dont on détermine les variables (couleur, taille, poids, forme, position dans l’espace, etc.) et le comportement (quand elle reçoit des nutriment et du soleil, elle grossit, change de couleur, etc.). Une fois ce prototype de la pomme idéelle écrit, on s’en sert pour créer autant de pommes que nécessaire, que l’on nomme des occurrences de cette matrice. Elle peuvent alors réagir et agir différemment. Les pommes à l’ombre seront petites et vertes, celles bien exposées murissent, tombent et pourrissent.

La programmation orientée objet est entrée dans le monde de la représentation avec les images de synthèse, que ce soit dans le jeu vidéo, le cinéma d’animation ou les effets spéciaux pour le cinéma. Les poils du monstre de Monstres et compagnie de Pixar, les arbres des forêts de call of Duty, les nuages des explosions de mission Impossible nous ont habitués à ce concept sans qu’un mot soit prononcé là dessus. Il est un fait que nous savons intuitivement aujourd’hui que le monde fonctionne à l’orienté objet.

Monsters Inc

La matrice

Dans notre quotidien, un aller retour permanent se construit entre représentation et réel. Ainsi, la photographie d’un événement que l’on voudrais mémorable et fantastique devient, une fois bien placée dans la galaxie des réseaux sociaux, la trace d’un moment mémorable et fantastique. Cette image, vue, commentée et relayée, remplace ensuite ce souvenir et devient le modèle a suivre pour d’autres photographes, qui veulent un moment aussi mémorable que le vôtre. Ce n’est pas Martin Parr qui me contredira.

Pisa Tourists de Parr

Ainsi, la programmation orientée objet a été modélisée, développée, pour se rapprocher de la manière dont nous interagissons avec notre environnement. C’est, comme les cartes géographiques, une représentation du monde. Mais, de la même manière que les cartes nous dictent comment nous déplacer dans l’espace, la programmation orientée objet affecte la manière dont nous concevons les interactions avec notre environnement.

World War Z et Melilla

Une démonstration récente des possibilités la programmation orientée objet est le film World War Z, dont les scènes de zombies ont été diffusées jusqu’à la nausée sur le web et à la télévision. Ces scènes sont spectaculaires parce qu’elles mettent en action des nuées de corps, objet complexe s’il en est, se déversant dans des rues, s’agglutinant pour surmonter des obstacles. La magie de l’effet est due à l’alternance de notre perception d’individus, corps décharné aux vêtements en loques et bondissants, et de mouvements de groupes : les corps mûs de leur propre volonté deviennent masse liquide, ou structure complexe auto-organisée s’attaquant à d’austères parois.

Le passage rapide de l’un à l’autre fait percevoir la virtuosité du travail plastique, mais nous rend aussi palpable la nature logicielle de ce que nous avons sous les yeux. Nous goutons l’artifice, mais nous le reconnaissons. World War Z est une démo plus efficace qu’un exposé sur TED.

Ces images sont entrées en résonance brutale avec l’actualité, celle de l’enclave de Melilla, ce 17 septembre. Environ 300 africains se sont rués sur les barrières de protection de cette enclave espagnole en plein territoire marocain, pour espérer, comme à la loterie, être un de ceux à décrocher le statut hypothétique de réfugié. La similarité avec les images du blockbuster financé par la carrière de Brad Pitt est assez saisissant, à la seconde ’26 de cette vidéo.

L’analogie entre des zombies menaçants et des réfugiés aux abois est percutante à plus d’un titre.

Une des constats frappants est l’acceptation par les réfugiés de données probabilistes : un faible pourcentage réussira. Là où le passage en bateau part du principe qu’en passant inaperçu, on s’en tirera tous, ici les réfugiés savent qu’ils ont une chance toute statistique de réussir lors d’un action visible et frontale. En terme de représentation de soi et d’auto-organisation, c’est incalculable dans ses conséquences.

Mais là où je revient sur le centre de cet article, c’est que la chose la plus percutante est le regard analogique que l’on peut poser sur ces images, qui donne à penser que le réfugié est un objet, une instance de l’objet « réfugié ». Il peut avoir toutes les tailles, les couleurs, les positions dans l’espace, il est l’instance de la même matrice, celle de réfugié (je signale que le terme « Réification » est commun à la philosophie et à la programmation, mais ils ne désignent pas la même chose et ne m’est pas utile ici). J’avoue avoir bondi de mon siège en voyant les images à la télévision. « Bon Dieu, les réfugiés font de l’orienté objet », me suis-je dit. La première sensation passée, je me suis demandé combien de personne pouvaient ressentir cette impression, et mon intuition m’a soufflé « beaucoup ».

Je est une occurrence

Nous vivons dans des démocraties de masse et nous pouvons appréhender ce nouveau statut de citoyen du monde grâce entre autres de la programmation orientée objet. Nous savons que IKEA nous perçoit comme un occurrence de client, que les opérateurs téléphoniques savent que le fishing produira un résultat statistique. Mais nous nous percevons aussi nous mêmes, et les autres, par ce même outil conceptuel. Lorsqu’un opérateur de call-center me bombarde de questions sur mes habitudes de consommation, je sais qu’il me perçoit comme une occurrence de client. Mais moi aussi je le perçois comme une occurrence d’opérateur de call-center, ce qui me permet de lui raccrocher au nez sans trop d’état d’âme. Chacun est unique, mais de la même manière qu’une particule de nuage dans un jeu vidéo ou un dispositif immersif est unique. C’est juste une question de paramétrage. De fait, comment conceptualiser 6 milliards d’être humain ? Le nuage de particule nous permet de le visualiser, mais cette perception est fonctionnelle et s’accompagne d’une terrible perte d’empathie. Une perte dans la perception des autres, mais c’est plus étonnant, de nous même.

L’informatique, et la notion d' »identité numérique », crée cette possibilité de se voir perçu par l’autre, humain ou machine, comme un ensemble de traces dans des bases de donnée complexes (et biaisées sans que ça non plus ne nous choque), traité par algorithme, choisi par probabilités. Et je soutiens que ceci est politiquement dangereux, car cela prépare notre compréhension immersive des mécanismes qui sont en train de nous broyer, économiquement et politiquement.

Certes, nous nous défendrons comme ces réfugiés de Mélilla, ou attaquerons comme les zombies de World war Z, mais nous acceptons déjà notre sort comme une donnée statistique. J’ai longtemps fonctionné sur la base d’une perception de moi-même comme occurrence d’humanité acceptant une lecture de mon activité sur base de quelques paramètres, et cru que c’était une preuve d’humilité. Mais l’évolution politique depuis 2008 me donnent à penser que c’est une mauvaise idée, une perception tronquée.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *